Les rayons de roue en bois

Parfois on se demande si on ne voyage pas à la vitesse de la lumière, vers une étoile lointaine dont l’image met des siècles à nous arriver.

Au Laos et en Birmanie, j’ai eu ce sentiment de voyager dans le temps, autant que dans l’espace.

Lorsqu’on part marcher un ou deux jours, on s’éloigne des villes et des routes. On traverse alors des villages qu’il serait excessif d’appeler reculés. Nous ne sommes pas des explorateurs, ces villages ne sont pas accessibles après seulement des semaines de marche laborieuse à coup de machette.

Non, ce sont de simples villages qui pourraient même être rejoints en 4×4, ou en bateau. Rien d’exceptionnel donc.

Et pourtant ils semblent figés dans un temps où la mécanisation n’avait pas été inventée.

À la différence de l’Inde, où on croise partout un mélange de pauvreté et des traces de modernité, ici, presque nulle trace du XXe siècle. Tout au plus le XXIe se rappelle-t-il parfois avec de micro panneaux solaires, à peine suffisants pour charger un téléphone portable ou une batterie de voiture pour les deux lampes à LED du soir…

Ici les charrettes sont tirées par des bœufs. En Inde aussi me direz-vous. Mais en Inde, elles ont souvent des roues bricolées avec des jantes de voitures. Lors de notre trek entre Kalaw et le lac Inlé, toutes les charrettes que nous avons croisées avaient des rayons en bois. Pas de pneus, juste une bande de métal.

Cette absence de modernité confère à ces villages le côté pittoresque que les touristes recherchent. Mais pour moi ils rendent la pauvreté de leurs habitants plus supportable qu’en Inde. Il n’y a pas cet effet de contraste entre un monde rural qui désespère de s’industrialiser et une modernité qui aliène.

On est juste deux siècles plus tôt, et les villageois ne semblent pas malheureux. Bien sûr si je prends du recul, je me dis que la mortalité infantile doit être encore énorme ici. Mais on ne veut voir que ces bouilles d’enfants bien nourris ou de femmes souriantes qui vous disent bonjour depuis la fenêtre de leur maison de bambou.

J’avais déjà expliqué ici que seul le voyage permet de ressentir l’écart entre voir et savoir. En Inde, ce constat avait renforcé chez moi le poids de la pauvreté, à cause de ces touches de modernité qui relient ces situations à notre monde.

Au Laos et en Birmanie, l’effet est inversé. Voir ces hommes et ces femmes au travers de nos écrans modernes aurait créé un contraste qui amènerait forcément à ressentir de la compassion.

Mais les voir dans leur bulle temporelle permet de ne pas les relier à nos valeurs, de ne pas les juger. Et au contraire regarder ces paysans travailler, plaisanter, sourire, dans des paysages somptueux, cela change notre regard sur les bienfaits de la modernité. À voir l’impression de pauvreté qu’elle semble générer en Inde, la modernité est-elle réellement indispensable ?

4 réflexions au sujet de « Les rayons de roue en bois »

  1. C est toujours cette question qui revient au fil des voyages…. ma premiėre nuit à Pekin , il y a 53 ans , passėe å la fenètre à regarder fascinée , le dėfilė sur l immense avenue vide , des charettes en bois aux roues pleines croulant sous des tonnes se choux ..
    Puis est arrivėe une voiture totalement anachronique ….
    Quelle que soit l ėpoque ou le lieu …elle se pose toujours…..
    .

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